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La voie du bodhisattva (3ème partie)

Session avec le Lama N. Mingyour, à Nice, les 9 et 10 novembre 1996.

 

La voie du bodhisattva

(3ème partie)

 

(Transcription de Francis DUCLUZEAU)

 

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Le thème
: Le Mahàyàna est la “voie ouverte” sur soi-même, sur les autres et sur le monde. Sa pratique ouvre notre esprit à la réalité, dissolvant les voiles de ses projections, et ouvre notre cœur aux autres, nous rendant réceptifs et disponibles aux situations de la vie quotidienne. Le bodhisattva est l’être courageux qui accepte d’être exposé à la réalité et à ses demandes, au-delà des peurs et des hésitations de l’ego.

...Suite

 
En ce qui nous concerne, il est important de ne pas nous désespérer lorsque nous nous apercevons du piteux état de notre amour et de celui de notre compassion.

Si un jour nous nous apercevons que l'amour que nous portons à une certaine personne est complètement égoïste, il ne faut pas que nous nous sentions coupables et que nous sombrions dans la consternation, c'est normal, car nous sommes tous plus ou moins ainsi faits.
Bien sûr, il y a des gens qui sont plus égoïstes que d'autres, mais l'égoïsme ou l'égotisme, c'est à dire, l'attachement à la référence centrale du moi est quelque chose d'universel !

Simplement, lorsque nous commençons à voir les aspects conditionnés de nos qualités, nous pouvons décider de travailler ces aspects, ne plus nous laisser prendre à nos tendances, accepter de lâcher prise, de lâcher de plus en plus notre égoïsme, jusqu'au jour où peut-être nous allons sentir que quelque chose recommence à fonctionner dans notre cœur.

Ce n'est pas alors quelque chose de nouveau, et nous avons déjà eu ce sentiment à différents moments de notre vie, dans des situations agréables ou désagréables.
Si vous avez déjà expérimenté un chagrin d'amour, vous savez qu'il y a un point précis, dans la poitrine, où l'on sent une douleur, comme quelque chose de vivant, et lorsque nous commençons à sentir les choses au travers de notre armure, ce point devient de plus en plus sensible.

Notre cœur devient alors un peu comme une centrale d'énergies qui irradient sans qu'il y ait de conditions ni de limites.
C'est quelque chose qui fonctionne naturellement, et la seule solution c'est d'enlever ce carcan qui l'emprisonne, car une fois que nous aurons enlevé ce qui bloque, nous pourrons sentir notre cœur fonctionner.
Souvent, dans notre monde moderne, on nous montre tout autour de nous des images de l'amour. Si vous achetez un shampooing dans un supermarché, regardez les affiches et les étiquettes : vous y verrez une jolie maman, toujours jeune et jolie, toujours fraîche, jamais grosse avec des boutons, et elle porte un ravissant petit bébé, avec un sourire éclatant, un sourire d'amour parfait, sans aucune arrière-pensée. Sur de nombreux produits qui vous sont proposés, vous pourrez ainsi voir des images de l'amour.
L'amour est toujours présent, on parle d'amour sans arrêt, et il y a une dérivation très voisine qui est le sexe.
Si l'on décline encore le thème de l'amour on arrive même jusqu'à la pornographie, mais sans aller jusque-là, nous recevons sans cesse des messages qui projettent l'idée de l'amour, de l'harmonie, du plaisir, et pourtant dans la relation qui s'établit entre les gens, on s'aperçoit qu'il y a bien peu d'amour et de compréhension.

L'amour, finalement, n'est plus qu'une image, une image utile pour nous faire consommer des objets, mais on finit plus ou moins consciemment par se dire que l'amour n'est qu'une image, et qu'il n'existe pas vraiment.
C'est l'un des effets pervers de l'utilisation continuelle de ces images et des références répétées à l'amour.
À force d'être artificiel dans ces images, l'amour devient lui-même artificiel. Nous n'avons plus confiance en notre cœur ni en notre capacité de ressentir de la compassion, parce que nous nous sommes laissés prendre de trop nombreuses fois ! Nous avons été déçus tant de fois que cela nous semble très lointain.

L'amour sans condition, c'est pour nous de la science-fiction ! C'est beau d'en parler, d'y penser, de le lire, et nous sommes pleins d'admiration pour les gens capables d'aimer sans condition, parce que nous en sommes très loin !
Pourtant, l'amour n'est jamais si éloigné de nous, et pour le découvrir il est nécessaire de prendre contact avec ce qui nous en sépare.
Bien souvent, lorsque des gens nous parlent d'amour, il faudrait plutôt leur parler de haine ! Arrêtons de parler d'amour ! Cela peut être déplaisant à entendre...
Cependant, attention ! Si quelqu'un nous dit "Je t'aime", il ne s'agit pas de lui dire tout à trac : "Parlons plutôt de ta haine pour moi, la haine que tu éprouves à certains moments"
cela ne serait guère habile, convenons-en.
Il ne s'agit pas de parler ici de haine pour se délecter avec des discours sur ce sujet, mais de parler de haine dans le sens où il est préférable de parler de ce qui empêche l'amour vrai.

Notre erreur est de croire que l'amour se fabrique, de la même façon que l'on fabrique de la haine. En réalité, l'amour a une qualité beaucoup plus fondamentale,  plus profonde et plus essentielle alors que la haine prise dans le sens de "ce qui empêche l'amour" est simplement due à une structure artificielle et superficielle qui est la structure de notre ego.

La vraie démarche consiste à accepter de voir en nous notre aversion pour les autres, accepter de travailler avec cette aversion, car ce n'est que par cette démarche que nous allons pouvoir nous libérer de cette aversion et commencer d'éprouver de l'amour pour les autres.
Mais si nous ne nous sommes pas occupés de notre propre aversion, nous ne pourrons jamais aimer les autres.
Il est important, si nous voulons faire cette démarche, d'accepter de voir ce qui empêche et qui bloque notre cœur.
Il est nécessaire d'être présent, de se rendre compte de ce qui se passe et d'accepter la présence de ce qui empêche tout élan de notre cœur.
Si l'on ne sort pas d'une attitude superficielle, on ne fera jamais l'expérience réelle de l'amour.
Si j'aime quelqu'un, il est important que je puisse voir aussi ma possessivité, mon désir d'appropriation, ma jalousie, mon aversion vis-à-vis de certaines attitudes ou de certaines situations où je risque de perdre cet objet de possession.
Toutes ces choses sont réelles et il est important de les voir, mais aussi d'accepter de me voir comme cela, parce que ces choses font partie de moi-même, et que si je refuse une partie de moi-même, je n'arriverai jamais à éprouver de la sympathie pour moi-même. À ce moment-là, ce n'est même pas la peine de parler de sympathie pour les autres.

Le Bodhisattva accepte donc cette démarche d'ouverture dans les deux sens. Il commence à faire fonctionner son cœur et il apprend alors que la vie n'est pas quelque chose de séparé de lui-même, mais qu'il y a un échange qui s'établit.  

Plus cette ouverture se fait et moins il y a de séparation entre moi et les autres, entre moi et la vie, moins il y a de différences entre la vie et moi, jusqu'au jour où je ferai tellement partie de la vie que j'aurai complètement perdu ce sentiment de séparation.
C'est ce qu'on appelle : la non-dualité, qui n'est pas quelque chose de théorique, de froid, mais l'expérience authentique de la vie.
Dans cette expérience, le Bodhisattva ne se perçoit plus comme isolé du monde extérieur ou isolé des autres, il perd son égoïsme, sa tendance à toujours vouloir centraliser ou s'approprier les choses, il est en contact direct avec la vie, il participe à une sorte de circulation d'énergies naturelles.
Le Bodhisattva va continuer à exister comme individu, mais il aura cessé de mettre derrière son individualité un bloc solide coupé du reste du monde.

Je vais m'arrêter là pour ce qui est de cet exposé, mais si vous le voulez, nous pouvons continuer avec vos questions.

À suivre…

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