Session avec le Lama N. Mingyour, à Nice, les 9 et 10 novembre 1996.
La voie du bodhisattva
(2ème partie)
(Transcription de Francis DUCLUZEAU)

Le thème : Le Mahàyàna est la “voie ouverte” sur soi-même, sur les
autres et sur le monde. Sa pratique ouvre notre esprit à la réalité, dissolvant les voiles de ses projections, et ouvre notre cœur aux autres, nous rendant réceptifs et disponibles aux situations
de la vie quotidienne. Le bodhisattva est l’être courageux qui accepte d’être exposé à la réalité et à ses demandes, au-delà des peurs et des hésitations de l’ego.
...Suite
Le Bodhisattva n'est donc pas quelqu'un qui suit la voie pour obtenir quelque chose, mais quelqu'un qui développe le courage de
perdre ce qui l'empêche d'être éveillé.
C'est très différent... Cette perte ou cet abandon de ce qui
empêche l'éveil n'est pas confortable.
Dans notre état habituel, nous sommes comme enfermés dans une
armure, et cette vieille armure dans laquelle nous vivons en permanence, coince souvent, et surtout, nous empêche d'avoir le contact réel, sensitif, avec le monde extérieur : on ne peut toucher
les autres, et même dans des rapports amoureux, chacun demeure dans son armure.
Il y a peut-être des
moments furtifs où un morceau de notre armure tombe, et c'est souvent surprenant, mais dans le moment qui suit on se dépêche de ramasser le morceau et de le réajuster à sa
place.
Le Bodhisattva est quelqu'un qui accepte de s'exposer parce qu'il sait que vivre dans une armure n'est pas naturel et
que c'est même douloureux : on a passé tant de temps à l'intérieur que l'on sent mauvais parce que l'on ne peut pas vraiment se laver ! Quand on prend une douche, trop peu d'eau passe à
l'intérieur ! On ne peut même pas sentir l'air frais, ni offrir notre peau au soleil.
Au contraire, le
soleil chauffe notre armure et crée plus d'inconfort...
Pour apprendre à enlever cette armure, il est
nécessaire de voir que nous sommes effectivement coincés dans nos références, nos structures, nos jugements, nos perceptions, nos projets, nos fixations, nos tendances,
etc.
Une fois que l'on s'est rendu compte de la présence de cette armure va s'éveiller en nous une sorte de
curiosité : serait-il possible de vivre sans cette armure ? Serait-il possible d'enlever une partie de cette armure, juste pour voir ?
C'est une démarche qui n'est pas facile, parce que notre tendance habituelle n'est pas de nous exposer, mais plutôt de nous protéger du monde extérieur,
parce que le monde extérieur est toujours incertain, inconnu, et aussi du monde intérieur, parce que des choses sont en nous, avec lesquelles nous n'avons aucune envie d'être en
contact.
Mais voilà qu'un jour le Bodhisattva enlève un morceau de son armure, juste pour voir, et commence à découvrir une
partie de son corps, à sentir sur sa peau l'air extérieur, la chaleur du soleil, le froid de la nuit, et il y a quelque chose dans cette expérience de profondément authentique : enfin, il peut
voir son corps tel qu'il est dans sa réalité, il peut voir qu'il n'est pas obligatoirement et définitivement coincé dans une structure métallique, mais en même temps, lorsqu'il fait cette
expérience, il s'aperçoit aussi que ce n'est pas forcément confortable.
C'est un peu comme lorsque l'on se
casse le bras et que l'on reste dans le plâtre pendant un mois.
Lorsque le plâtre est enlevé, la peau est
très sensible, avec des sensations beaucoup plus vives, à la limite de la douleur.
Nous pouvons déjà faire cette expérience, au point où nous en sommes de notre cheminement et voir cette armure, noter
sa présence dans toutes sortes de circonstances, et décider d'enlever délibérément une partie de l'armure, ne serait-ce qu'une minute, juste pour voir. Si, au début, ce temps d'une minute est
trop long, on peut essayer cinq secondes, sans prendre de risque, car de toute façon l'armure est toujours là et que l'on peut la revêtir de nouveau...
Mais si, par exemple, vous entrez dans une situation conflictuelle, au lieu de faire comme d'habitude, c'est à dire
entrer dans la situation avec le blindage de votre armure et avec votre peur, vous pouvez essayer d'accepter cette peur sans vous laisser prendre par elle. Vous pouvez essayer d'entrer dans la
situation sans défense, sans présupposé, de façon ouverte.
Vous avez bien perçu, qu'enlever notre armure,
c'est nous ouvrir, c'est apprendre l'ouverture, ce qui n'est pas toujours confortable, car nous risquons d'avoir peur de l'espace en ouvrant notre carapace, et surtout peur de voir ce qui est à
l'intérieur de nous-mêmes.
Mais il s'agit bien d'accepter de s'exposer.
Pourquoi ne sommes-nous pas naturellement ouverts ?
Peut-être avons-nous vécu, dans notre enfance, des expériences douloureuses, et peut-être, à certains moments avons-nous été entièrement exposés, comme le
sont les petits enfants, et peut-être quelqu'un nous a-t-il blessés ? Alors, notre réaction naturelle a été de nous refermer et de dire,
" Plus jamais je ne m'exposerai, comme cela, parce que lorsque je l'ai fait, je n'ai reçu que de la souffrance en retour ! "
Ou peut-être, sans n'avoir jamais vécu ce genre d'expérience, avons-nous, de façon automatique, tendance à nous protéger, à nous fermer.
Dans l'expérience d'ouverture du Bodhisattva, il y a une sensibilité nouvelle qui apparaît, un peu comme la peau que n'on découvre et qui commence à avoir la
sensation du monde extérieur.
La sensibilité est à la fois vis-à-vis de l'extérieur et vis-à-vis de
l'intérieur. On devient beaucoup plus sensible aux autres, en même temps que l'on devient beaucoup plus sensible à soi-même.
Il est très important de comprendre ce double aspect de l'ouverture et de cette nouvelle sensibilité, parce que si l'on ne la comprend pas, on risque de
vouloir s'ouvrir aux autres, mais sans avoir établi de contact réel avec soi-même, avec notre armure, avec notre refus et notre haine ou notre aversion vis-à-vis des
autres.
Dans ces conditions, tout ce que l'on pourra faire, c'est essayer d'avoir une attitude altruiste,
une attitude qui correspond à ce qui est dit dans les livres sur ce que doit être un Bodhisattva, mais ce sera une attitude partielle parce que l'on n'aura pas fait ce travail avec
soi-même.
En fait, l'ouverture aux autres et l'ouverture à soi-même sont une seule et même
chose.
C'est une sensibilité qui fonctionne dans les deux sens, et si l'on veut réellement s'ouvrir aux
autres, on ne peut pas faire l'économie de s'ouvrir à soi-même et d'être sensible vis-à-vis de soi-même.
Lorsque le Bodhisattva commence à s'ouvrir, il devient sensible, et, la première chose qu'il ressent, c'est de la souffrance, car il s'aperçoit des zones de souffrances qui restent en
lui, il prend contact avec les blocages qui sont toujours là dans son cœur et qui l'empêchent de vivre de façon véritable. De la même façon, il va devenir plus sensible à la souffrance des
autres, et naturellement son attitude va s'orienter vers la libération de cette souffrance, et vers le désir de libérer des autres de cette souffrance.
C'est une attitude très différente d'une sorte de morale artificielle, d'une attitude fabriquée, d'une attitude où l'on se dit que l'on doit
aider les autres parce que c'est bien, où l'on se dit aussi que ne pas aider les autres, c'est avoir une attitude égoïste et que ce n'est pas bien.
Ce n'est plus du tout une théorie ou une morale extérieure, ce n'est pas une attitude fabriquée, ni établie, mais c'est quelque chose qui
vient du cœur, qui est vivant, direct, qui peut se sentir au centre de nous-mêmes, profond, authentique.
En
contrepartie, lorsque cette sensibilité commence à se développer, on devient beaucoup plus sensible au moment où notre cœur se ferme, et où nous reprenons notre armure et où nous rétablissons
notre muraille.
Il est tout aussi important de se rendre compte des moments où notre cœur fonctionne
que des moments où il se ferme.
Il ne s'agit pas d'aimer les autres d'une façon artificielle ou forcée, il
s'agit d'aimer les autres de façon directe, de façon sensitive, et aussi de s'apercevoir des moments où l'on n'aime pas les autres.
Au début, la plupart du temps, même si nous prétendons le contraire, nous n'aimons pas les autres. Nous les tolérons, à la rigueur, mais nous ne les aimons
pas.
Lorsque nous tombons amoureux d'une personne, il y a, certes, quelque chose d'authentique dans cette
expérience, mais il y a aussi tout l'aspect plus ou moins caché où l'on se dit que l'on aime cette personne parce qu'elle nous apporte quelque chose.
Et souvent l'amour peut se transformer en aversion ou même en haine. Heureusement, l'inverse peut être vrai aussi, mais le fait que nos états
puissent si facilement se transformer peut nous faire nous poser des questions :
" Comment se fait-il que tout cet amour, que j'avais pour toi lorsque nous nous sommes rencontrés, non seulement n'existe plus, mais qu'il se soit transformé en haine
? Comment est-ce possible ?"
Par exemple si vous aimez quelqu'un et que cette personne peut vous dire :
" Je me sens mal avec toi, et je sens que je vivrais mieux si je te quittais ", si vous aimiez vraiment, vous devriez être capable de lui dire : " Si tu te sens mieux lorsque
tu es loin de moi, pars !"
Ce serait logique, parce que, si vous aimiez vraiment cette personne, vous ne
voudriez que son bien, vous voudriez avant tout qu'elle soit heureuse, et vous seriez heureux de la rendre heureuse!
Ce qui devrait vous rendre malheureux c'est de continuer de vivre avec elle, sachant qu'elle est malheureuse...
Mais nous avons besoin d'elle (et ce mot demanderait une réflexion approfondie).
L'amour du Bodhisattva avec sa sensibilité et sa compassion a peu de choses à voir avec l'amour tel que nous le comprenons
habituellement.
Par exemple, nous expérimentons de façon extrêmement vive la compassion pour notre
enfant.
Ceux qui, parmi vous, ont un enfant connaissent cela très bien.
Si votre enfant se trouve dans la rue et que quelqu'un s'approche de lui et le frappe, c'est comme si vous sentiez vous-mêmes le coup et vous
vous précipitez pour le protéger, le défendre et le consoler. Mais si c'est l'enfant de la voisine, vous ressentirez quelque chose, bien sûr, mais l'émotion sera moins forte, parce que ce n'est
pas votre enfant.
Si l'enfant de la voisine se fait enlever, il est certain que vous ressentirez quelque
chose, mais ce que vous ressentiriez, c'est d'abord la peur que cela n'arrive à votre enfant, et cela n'a rien à voir avec ce que ressent la mère de l'enfant
enlevé.
Par contre, si c'est votre enfant qui est enlevé et que vous vous apercevez que votre voisine ne
ressent pas la même souffrance que vous, vous trouverez cela incorrect.
Notre amour et notre compassion
habituelle sont en quelque sorte en rapport avec ce qui nous touche personnellement. Nous ressentons de la compassion pour nos parents, nos enfants, nos amis, mais, si notre ennemi meurt, nous
aurons peut-être un peu de compassion, mais elle sera mélangée avec un certain soulagement, voire une certaine satisfaction.
Parfois, cela peut même arriver dans notre famille, quand une vielle grand-mère meurt, on peut ressentir un certain soulagement parce qu'elle nous ennuyait
avec de petits tracas, des histoires d'argent, toutes sortes de soucis...
Nos qualités, comme l'amour ou la compassion, ne sont pas inexistantes, et il y a quelque chose d'authentique en nous
lorsque nous expérimentons l'amour et la compassion, mais ce côté authentique est mélangé, ou limité par toutes sortes de choses qui viennent se greffer sur ces sentiments, et nos qualités, qui
sont en fait des qualités profondes, des qualités d'éveillé, se retrouvent distordues et orientées dans la dynamique de notre moi égocentré.
L'amour et la compassion authentiques,, comme expérimentés par le Bodhisattva, ne sont ni limités ni
dirigés.
Le Bodhisattva n'est pas compassionné avec tel vivant ou tel autre, il n'a pas de
préférence, même si à un niveau relatif il a des affinités avec certaines autres personnes, car néanmoins sa compassion va se porter sur tous les êtres vivants, tous les êtres sous l'emprise de
la souffrance, de l'insatisfaction, et ceci, sans référence à la position sociale, l'âge, la beauté, le compte en banque, la famille, l'éloignement, etc.
À suivre…
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