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La voie du bodhisattva (1ère partie)

Session avec le Lama N. Mingyour, à Nice, les 9 et 10 novembre 1996.

 

La voie du bodhisattva

(1ère partie)

 

(Transcription de Francis DUCLUZEAU)

 

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Le thème
: Le Mahàyàna est la “voie ouverte” sur soi-même, sur les autres et sur le monde. Sa pratique ouvre notre esprit à la réalité, dissolvant les voiles de ses projections, et ouvre notre cœur aux autres, nous rendant réceptifs et disponibles aux situations de la vie quotidienne. Le bodhisattva est l’être courageux qui accepte d’être exposé à la réalité et à ses demandes, au-delà des peurs et des hésitations de l’ego.

 

Vous savez qu’un Bouddha est un être éveillé, quelqu’un qui est arrivé au bout de la voie spirituelle.

Un Bodhisattva est, si l’on peut dire, un apprenti Bouddha : bodhi signifie “l’éveil” et sattva signifie “quelqu’un”.

Un bodhisattva est quelqu’un qui a décidé de s’engager sur ce chemin, mais il n’a pas pris cette décision en référence à lui-même, c'est-à-dire en voulant obtenir quelque chose pour lui-même, mais il a pris cette décision en référence aux autres, pour leur être utile, et c’est dans cette perspective qu’il souhaite vraiment aider les autres qu’il cherche à acquérir l’expérience de l’éveil, car tant qu’il n’aura pas atteint cet éveil son aide sera limitée.

À part le simple fait de développer une attitude altruiste, il y a quelque chose de très profond, d’essentiel dans cette démarche. En effet, si nous regardons comment nous fonctionnons habituellement, nous voulons sans cesse acquérir des choses pour nous-mêmes : de l’argent, de la beauté, de la puissance, certaines capacités, une situation sociale, toutes sortes de choses ; et notre attitude, face à la vie, est souvent de vouloir prendre et nous approprier les choses même quand nous pensons travailler ou dépenser de l’énergie pour notre famille par exemple.

Notre famille n’est souvent qu’une extension de notre moi, et d’une certaine façon il y a toujours cette attitude égoïste qui motive nos actions.

 

 La voie du Bodhisattva correspond à l’idéal du Mahàyàna.

Dans le bouddhisme, en effet, il y a différents aspects. Le premier est le Hinayàna, ou “petit véhicule”, le second est le Mahàyàna, “le grand véhicule”.

Le Hinayàna est une perspective individuelle, qui met l’accent sur le cheminement personnel.

Dans cette attitude, on considère que le plus important est de s’occuper de soi-même, d’acquérir le bonheur, et tout ce que l’on fait, c’est d’essayer d’éliminer, tout ce qui empêche d’accéder au bonheur et de se débarrasser de notre propre ignorance.

Cependant, à partir d’un certain point, on peut se rendre compte que cette attitude est limitée ou même qu’elle a quelque chose qui ne correspond pas à la réalité ; plus on chemine, plus les structures et la solidité de notre ego se dissolvent, et plus apparaissent nos tendances égoïstes ; on entre alors dans le Mahàyàna lorsque l’on s’aperçoit que les autres sont plus importants que nous-mêmes.

Il est très simple de s’apercevoir que les autres sont plus importants que nous, disait le Dalaï-Lama ; si vous vous mettiez sur le plateau d’une balance et que vous mettiez les autres sur l’autre plateau, vous verriez tout de suite ce qui a plus de poids !

Mais il est difficile de ressentir vraiment qu’en face de moi tout-seul, les autres sont plus importants parce qu’ils sont en nombre illimité ; il faudra beaucoup de temps, beaucoup d’expériences avant d’avoir profondément et réellement cette motivation.

Pendant longtemps nous demeurerons dans notre préoccupation égoïste, et c’est normal. Cette préoccupation est très ancienne et très ancrée en nous, et nous ne pouvons pas nous en débarrasser facilement.

La préoccupation que nous avons vis-à-vis de nous-mêmes est extrêmement présente. Nous nous soucions sans arrêt de nous-mêmes, nous nous soucions de la façon dont nous allons apparaître aux autres, nous nous soucions de ce que nous allons pouvoir obtenir, et lorsque nous avons obtenu ce que nous désirions, nous nous soucions de savoir si nous allons pouvoir le garder. Sans cesse cette préoccupation est toujours là...

« Qu’est-ce que je suis ? Que va être mon existence future ? Vais-je pouvoir obtenir tout ce que je veux ? Vais-je pouvoir me débarrasser de tout ce qui me déplaît ?»

Au point de départ de la voie du Mahàyàna, il est important d’accepter de voir cette centralisation de notre vécu et que nous fonctionnons sans cesse en référence à nous-mêmes, notre moi étant comme une pieuvre qui veut toujours tout agripper et s’approprier, les expériences, les regards, les choses.

 

Au fur et à mesure que l’on développe l’expérience de la vie, on s’aperçoit que le moi est toujours là en train de commenter et de contrôler ce qui se passe. Notre moi nous semble totalement indispensable et il a pour nous un caractère permanent, de sorte qu’en général nous ne voyons pas comment nous pourrions vivre sans ce noyau solide, sans cette référence continuelle : moi, moi, moi.

Notre ego, ce moi consistant et substantiel, semble prendre toute la place, tout notre espace.

Lorsque nous nous arrêtons pour prendre une pause dans notre vie, nous nous apercevons que toutes les choses qui passent dans notre esprit gravitent autour de ce centre. Nous entretenons avec ce « moi », des relations plus ou moins harmonieuses, et de cette façon, on est souvent coupé en deux : il y a moi qui regarde moi, il y a moi qui dialogue avec moi, et lorsque nous pensons que nous sommes en train de monologuer, en fait c’est un dialogue : moi je parle avec moi, sans arrêt.

Il est donc important d’accepter de voir cette situation où règne notre moi, notre ego ; ce ne sera pas forcément très agréable, parce que cela ne va pas du tout correspondre avec les idées que l’on peut se faire sur la voie, sur ce que l’on voudrait être, sur ce que l’on veut devenir. On aurait envie de passer sous silence cet aspect de nous-mêmes plutôt simiesque !

Le moi a un caractère simiesque, animal, et souvent on s’aperçoit que l’on se laisse toujours prendre dans les mêmes attitudes, les mêmes pièges, les mêmes névroses sans pouvoir y faire grand-chose, parce que ce sont des habitudes ; or, les habitudes sont toujours prévisibles puisque nous avons tendance à toujours réagir de la même façon devant des situations données.

Mais tout cela fait partie de nous-mêmes, et il est illusoire, au début de la voie, de vouloir supprimer cet ego, de vouloir le nier.

C’est  une étape préliminaire très importante parce que si l’on ne suit pas cette démarche qui consiste à accepter de voir notre ego et comment il fonctionne, on peut avoir tendance à vouloir tout de suite passer au résultat, en s’imaginant qu’il suffit de paraître comme étant l’image idéale de nous-mêmes et d’être conformes à ce qui est dans le manuel, pour être tirés d’affaire.

Si l’on ne vit pas cette étape préliminaire, on peut suivre la voie spirituelle un peu comme tout ce que l’on a fait jusqu’alors, c'est-à-dire en voulant s’approprier les choses.

 

Quand on pratique la méditation, et que cela va bien, on voudra s’approprier cette expérience, pensant que nous avons acquis un embellissement de plus, ou quelque chose de plus, et on peut même développer cette attitude jusqu’à vouloir obtenir la réalisation et l’éveil. C’est là où l’on peut voir toute l’absurdité de la chose, parce qu’obtenir l’éveil signifie simplement être débarrassés de notre ego.

Dans la perspective du Mahàyàna, personne n’a jamais obtenu l’éveil à ce niveau. On ne peut pas s’approprier l’expérience de la nature ultime des choses ni notre nature éveillée sans qu’il y ait une sorte de contradiction et d’absurdité dès le départ : quelle que soit la voie spirituelle que l’on suit, si cette voie est authentique, on ne peut jamais s’approprier le fruit de cette voie.

C’est pour cela, entre autres, qu’il y a si peu de gens qui s’intéressent à cette voie, et encore moins qui la pratiquent, et encore moins qui atteignent le but.

C’est parce que cela va à l’encontre de nos habitudes : on ne nous propose pas d’obtenir quelque chose, que ce soit une gratification ou une indulgence salvatrice !

 Alors, on préfère souvent suivre des chemins qui nous permettent d’obtenir quelque chose.

Dans cette vision du Mahàyàna, il ne s’agit pas d’obtenir l’éveil, il s’agit plutôt de se débarrasser de ce qui empêche l’éveil, il s’agit de défaire la structure solide et épaisse de notre ego.

Il s’agit de perdre et non de gagner quelque chose !

À suivre…

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